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L.
J. Lebret
Jean Marie Albertini
Louis Lebret (Frère Louis-Joseph en religion) est né
le 26 juin 1897 au Minihic-sur-Rance (Ille et Vilaine), dans un milieu
mi-paysan, mi-marin. Son père est charpentier dans la Marine
nationale. Il est décédé à Paris le 19 juillet 1966.
Ayant été son assistant au CNRS de 1954 à sa mort en 1966, je vous
parlerai essentiellement de ce que j’ai compris de la vie et de
l’œuvre de cet homme qui a été tout à la fois un homme d’action, un
humaniste chrétien et un scientifique. Un bloc dont il n’est pas
toujours facile de démêler les divers aspects. Si vous désirez aller
plus loin dans sa vie et son œuvre, l’ouvrage de référence est la
thèse de Denis Pelletier «Economie et Humanisme: de l’Utopie
communautaire au combat pour le Tiers Mond : 1941-1966» paru en
1996 aux éditions du Cerf.
1.
Lebret, l’homme d’action
Avant tout, cet ancien lieutenant de vaisseau, engagé volontaire en
1915, se bat pour les autres et pour faire aboutir ses projets.
1.1. L’organisateur de la pêche
La pêche a été, pour Lebret, la grande
réalisation et l’action dans lesquelles il a trouvé sa méthode et sa
voie. L’action de Lebret a un point de départ apostolique. Entré dans
les ordres en 1923, il est nommé aumônier des pêcheurs breton en 1929.
On lui demande de sauver des âmes dans ce milieu touché gravement par
la crise et bien tenu par la C.G.T. Il va d’abord lancer la Jeunesse
Maritime Chrétienne, un mouvement d’action catholique, mais il se rend
très vite compte que l’apostolat seul n’accroche pas. Il crée alors en
1932 un Secrétariat Social Maritime. Lebret commence par le «social»
mais pour connaître mieux la situation des pêcheurs, il lance une
enquête dans 300 ports. Cette enquête reste peu technique mais c’est
là que Lebret découvre l’efficacité de l’enquête de terrain, du
travail méthodique à partir du terrain, de la connaissance du milieu.
Lebret crée un syndicat chrétien de marins à Saint-Malo qui
concurrence la C.G.T. Il y rencontre E. Lamort, un patron pêcheur avec
lequel il fonde un tandem particulièrement efficace et dont la
stratégie se précise à partir de 1935. Lebret crée une Ecole Normale
Sociale Maritime, puis le journal «La voix du marin». 1500 procès sont
intentés aux propriétaires de bateaux. Au 300ème gagné, les patrons
baissent les bras et préfèrent négocier.
Avec E. Lamort, Lebret développe et intensifie ses actions dans deux
directions:
● Celle du syndicat en créant la Fédération Française des Syndicats
Professionnels des Marins (qui existe toujours). C’est un syndicat
mixte regroupant les matelots et les patrons pêcheurs. La C.G.T. sera
obligée de suivre ce modèle syndical! Le syndicat veut organiser les
campagnes de pêche dans chaque port, des comités locaux seront
constitués pour réguler la pêche. Ces comités veulent une
reconnaissance de leur action; elle leur sera donnée en 1935 par W.
Bertrand (un ministre franc-maçon qui semble s’être bien entendu avec
Lebret).
● Celle de l’organisation des comités interprofessionnels par espèce
qui gérent la pêche à partir du marché et de ses spécificités.
L’articulation entre l’action locale (syndicale) et verticale (les
comités interprofessionnels) préfigure ce qui deviendra la Corporation
des Pêches.
Jusqu’à la guerre, Lebret et Lamort généraliseront leur action, se
battront pour la prise de mesures protectionnistes pour préserver les
marchés français…. Leur action est officialisée par un décret de 1938
qui organise le secteur, parallèlement la SDN lui confie une mission
d’étude sur les pêches mondiales.
Puis ce sera la création, pendant l’Occupation, de la Corporation des
Pêches. Lebret n’a pas peur de l’étiquette corporatiste (il écrira
même: «Les anticipations corporatives» et recevra à ce propos les
félicitations de Perroux lui-même, à l’époque très corporatiste).
Pour lui, l’économie doit être dirigée et organisée; ce n’est pas à l’Etat
de la faire (il doit déléguer ses pouvoirs) mais à la Corporation.
Lebret est ainsi très à l’aise avec les premiers discours de la
Révolution Nationale et rédige en 1941 les textes fondateurs de la
Corporation et du Comité Corporatif des Pêches.
Mais, à partir de là, Lebret se désinvestit du secteur. Il crée
Economie et Humanisme. Pour lui, tout semble en place et peut vivre
sans lui; il part pour un autre chantier. Il revient à deux moments
sur le dossier des pêches: en 1945, pour la mise au point de
l’ordonnance qui reprendra l’essentiel des dispositions de 1941
abrogées en 1944, et en 1950, avec la publication d’un ouvrage de
l’INSEE sur la pêcherie mondiale et le marché du poisson.
Il reste du mouvement des pêches, le travail de la Jeunesse Maritime
Chrétienne, qui a formé des militants pour ce secteur pauvre en hommes
de valeur, le Secrétariat Social Maritime et La Fédération Française
des Syndicats Professionnels de Marins.
1.2. Le fondateur et directeur d’Economie &
Humanisme
La fondation d’Economie & Humanisme est
décidée à Pau en juillet 1940 où la débandade de l’armée française a
amené Lebret. Il y rencontre Jean Marius Gatheron, haut fonctionnaire
du Ministère de l’agriculture et Edmond Laulhère, chef d’une petite
entreprise de postes de radio. Gatheron condamne le capitalisme qui a
préféré l’or au pain et prône la reconstruction de l’économie à partir
des communautés rurales de base. Laulhère, économiste autodidacte,
prône un socialisme utopique qui reconstruirait l’économie à partir
des besoins. Vont les rejoindre: Fr. Perroux qui à l’époque entreprend
une relecture du Capitalisme et se passionne pour l’économie
communautaire et le corporatisme, R. Moreux un ancien du mouvement de
Saint-Malo et Gérard Esperet de la C.F.T.C.
Lebret avait déjà envisagé un centre d’étude dès 1938. Il désirait le
nommer «Centre international d’étude du Marxisme». Il s’agissait moins
d’étudier le Marxisme que de confronter la théorie aux deux faits
qu’elle considérait comme étroitement liés: le fait économique et le
fait humain. Le nom d’Economie & Humanisme trouve son origine dans
cette intention.
Ce n’est cependant qu’en septembre 1941 les statuts de l’association
Economie & Humanisme sont déposés à la préfecture des Bouches du
Rhône. L’association à trois objectifs:
-
Etudier par des enquêtes les réalités économiques, sociale et
humaine.
- Provoquer
des travaux scientifiques permettant de comprendre comment remettre
l’économie au service de l’homme.
- Susciter
dans les régions et les professions des techniciens et des
professionnels capables de déterminer concrètement les conditions du
bien commun.
C’est en 1942 qu’apparaît le Manifeste qui a été le tournant d’Economie
& Humaine. Entièrement rédigé par Lebret, c’est un appel à tous ceux
qui veulent connaître méthodiquement la donnée économique et sociale
pour la transformer. Jusqu’à sa publication, on ne sait pas très bien
ce qu’est Economie & Humanisme, sinon une équipe de dominicains et de
laïcs. De son côté, Lebret collabore avec Vichy à propos de
l’organisation des pêches et espère le faire contribuer à mettre en
place une organisation corporative de l’économie. Ce n’est qu’en 1943
qu’il dénoncera dans une lettre au Maréchal Pétain la mise en place
d’un corporatisme descendant bien différent du corporatisme associatif
qu’il désire. Parallèlement, il tisse des relations avec le réseau de
l’Ecole des cadres d’Uriage et Economie & Humanisme abritera à Ecully
des juifs recherchés par la police. L’ancien de la Royale et l’ancien
sympathisant AF, s’il a du mal à devenir un rebelle, sut toujours
garder ses distances avec Vichy, il cherche plus des subsides qu’une
collaboration. «Il faut, disait-t-il, en reprenant à son compte la
formule d’un des dominicains membres de l’équipe d’EH, couchez avec l’Etat
au nom de l’immanence et le faire cocu au nom de la transcendance».
Il faut attendre 1945 pour qu’Economie & Humanisme soit plus qu’un
centre de pensée.
Economie & Humanisme apparaît alors comme un mouvement qui génère un
des équipes de travail. Avec Jean Labasse, il collabore aux Nouvelles
Equipes internationales, participe à la naissance du mouvement
européen, tente sans succès de contrecarrer l’orientation droitière du
MRP, puis se lie aux équipes de Vie Nouvelle.
Parallèlement, aux équipes locales d’Economie apparaissent des centres
d’études: le CREDOC à Nantes, l’IMSAC à Marseille, l’Association
dauphinoise d’étude des complexes sociaux à Grenoble, la SAGMA puis le
CRESAL à Saint-Etienne, le CIEDEHL en Lorraine….
Ces équipes locales et ces centres d’étude ne sont pas à proprement
parler des fondations Lebret. Il avait jeté une semence et d’autres la
saisissaient et pour mettre en œuvre l’économie humaine. Ces équipes
et ces centres sont très autonomes mais participent à l’association
Economie et Humanisme. Ces groupes font appel à Lebret, à l’équipe
centrale, pour des aides, des réflexions, des formations…. Toutefois,
ils ne sont pas gouvernés par l’équipe centrale. Ils ne forment pas
une fédération mais échangent entre eux, grâce aux sessions, à Thomas
Suavet qui fait le lien avec Lebret et à «Efficacité», le bulletin qui
est l’écho de ce qui se fait et se cherche. Ils sont financés
localement ou par leurs membres. Ils prolongent la réflexion d’E.H.,
offrent des lieux d’expérimentation, ouvrent E.H. à des questions
nouvelles. Leurs études concernent l’habitat, l’équilibre
démographique, les budgets familiaux, les équipements…. Dans toute
cette période, qui se clôt vers 1956-1957, il y a une grande foi dans
la possibilité de déterminer, pour une collectivité territoriale
donnée, par l’analyse et la mise en œuvre de la «méthode», les
urgences et les priorités.
Cependant, par suite de sa structure complexe et des difficultés
financières, Economie & Humanisme connaît de multiples crises
successives mais toujours surmontées.
Il y avait dans Economie & Humanisme trois, sinon quatre entités
distinctes: le Couvent qui réunissait tous les Dominicains travaillant
avec E.H., un centre d’études qui vivait de ses travaux et auquel
appartenait l’équipe du CNRS, l’association d’Economie & Humanisme et
enfin la Revue Economie et Humanisme. De plus, les ordinaires des
Provinces avaient un rôle statutaire dans l’association.
Des tensions apparaissent régulièrement entre ces entités et l’unité
n’est maintenue que par la personne de Lebret. La principale crise
sera celle du départ d’Henri Desroches; son ouvrage «La signification
du Marxisme» suscite des réactions hostiles, sa position refusant une
troisième voie entre le communisme et le capitalisme une levée de
boucliers. Lebret, à travers ses réseaux, tente de le défendre mais
lorsque Henri Desroches demande l’abandon de la structure du Centre
d’étude empêtrée selon lui dans la méthodologie, c’est la rupture.
Elle sera effective en janvier 1951. En fait, dès cette époque, Lebret
a une préoccupation bien éloignée de celle de l’Henri Desroches de
l’époque: le Tiers Monde.
1.3. L’expert en développement
En 1947, invité au Brésil, Lebret perçoit
les problèmes posés par les pays en voie de développement et les
considère comme plus importants que ceux que l’Europe affronte. A
partir de 1952, il retourne plusieurs fois au Brésil et mène des
investigations dans des Pays en voie de développement. Plusieurs pays
ou Régions (Brésil, Sénégal, Colombie, Vietnam, Liban) lui confient
l’analyse de leur situation économique et sociale et leurs projets de
développement. Peu à peu, à travers une série d’enquêtes sur le
terrain, Lebret va élaborer une dynamique concrète et systémique du
développement et être une des grandes voix qui feront percevoir
l’urgence des problèmes des pays en voie de développement.
Au Brésil il est à l’origine d’une société d’études la SAGMACS confiée
à l’équipe d’EH du Brésil animé par Don Benvenuto de Santa Cruz. Par
contre en dépit du grand congrès international sur l’Economie Humaine
tenu à Sao Paulo en 1954 il ne parviendra pas à fonder pour l’Amérique
Latine un centre équivalent à Economie et Humanisme. La CEPAL de
Presbisch avec lequel il a des contacts réguliers occupe le terrain.
En France, pour devenir le support logistique des travaux concernant
le développement est créée en 1957 la CINAM (Compagnie d’Etudes
Industrielles et d’Aménagement du territoire). Lebret lui accorde son
patronage. Il s’agit d’une société qui deviendra par la suite une SCOP
dont les deux principaux initiateurs sont George Célestin et André
Chomel, du Crédit Coopératif, mais c’est George Célestin qui
abandonnant le Crédit Coopératif s’engage dans l’Aventure Puis en
1958, il fonde l’IRFED (Institut de Recherche et de Formation en vue
du Développement) et avec Castro l’ASCOFAM (l’association mondiale de
lutte contre la faim). Parallèlement est créé avec l’Abbé Pierre l’IRAMM
pour le développement des communautés de base, il est dirigé par Y.
Goussault. Des liens sont alors repris avec H.Desroches et son Collège
Coopératif.
Lebret multiplie les voyages, lance des enquêtes, réalise des sessions
de formation et crée notamment en Afrique et en Amérique latine de
nombreux organismes et groupes relais de son action pour le
développement solidaire. En dépit du drame qui fut pour lui la rupture
entre Senghor et Mamadou Dia, il défend les dossiers du Sénégal auprès
de De Gaulle.
Les réflexions de Lebret sur un développement solidaire seront
synthétisées dans l’ouvrage «Suicide ou survie de l’Occident?» écrit
en octobre 1958 et dans le second manifeste d’Economie et humanisme
paru en 1959 «Pour une Civilisation Solidaire».
En 1960, Lebret lance la revue Développement et Civilisation et va à
peu consacrer le principal de ses activités à des tâches d’Eglise:
il accompagne Helder Camara au Concile comme expert, Paul VI
officialise ce retour, il devient représentant du Saint-Siège à la
Conférence de l’ONU sur l’application de la science et de la technique
(1963), porte-parole du Saint-Siège à la Conférence sur le Commerce et
le Développement (CNUCED).
A la demande de Paul VI, il fournit les analyses qui permettront la
rédaction de l’encyclique Populorum Progressio, et toujours à la
demande de Paul VI, prépare un projet d’Ecole des Nonces, sorte d’ENA
pontificale qui donnerait aux Nonces une solide formation économique.
Pour le vingtième anniversaire de sa mort, une année Lebret a été
organisée au Brésil. Au BIT, un grand colloque Lebret réunissant 300
personnes a eu lieu à Genève avec le concours de la CNUCED. Un viaduc
porte son nom à Rio de Janeiro, une place à Lyon. Un fond Lebret
regroupant toutes les archives de L.J. Lebret a été constitué à la
Biobliothèque nationale.
2 . L’humaniste chrétien
Lebret a aimé la vie et les hommes. Il ne
méprisait pas le bonheur de vivre. Il n’avait rien d’un ascète et
affirmait «il est toujours permis de boire pourvu que ce ne soit
pas nuitamment et seulement». Son plus beau compliment était,
quand on avait bien bu et bien mangé, de vous dire «tu es digne de
la marine». Au cours de ses voyages minutés, il sut toujours faire
un détour pour aller déjeuner chez un ami ou coucher chez un autre.
Sa dernière parole fut pour célébrer la vie. Aux jeunes infirmières
qui allaient l’anesthésier pour l’opération dont il ne reviendra pas,
il dit en les désignant: «c’est beau la vie! il faut bourlinguer
pour elle!».
2.1.
Promouvoir l’Economie Humaine
Lebret est un humaniste qui croit en
l’homme et à sa capacité de promouvoir un monde plus solidaire. Il
admirait les réussites humaines. Dans son journal à propos d’un pauvre
pêcheur brésilien il écrit «quand on regarde bien, un homme est le
plus beau des paysages».
Comme Fr. Perroux, Lebret veut promouvoir une «économie pour
l’homme, pour tout l’homme, pour tous les hommes». Il disputera
d’ailleurs à Perroux la paternité de cette phrase et finalement, clin
d’œil d’outre tombe ou reconnaissance de son emprunt, dans Popularum
Progressio, il la fera attribuer par Paul VI à Maritain, ce qui mit
Perroux dans une humeur massacrante.
Pour
lui l’Economie Humaine doit reposer sur trois piliers :
- L’idéal communautaire
- Une hiérarchie des besoins
- La solidarité.
L’idéal communautaire
Pour Lebret, l’homme se construit dans les rapports sociaux, au
sein de sa famille, de son village, de son quartier, de sa profession,
de ses engagements. Dès Saint-Malo, il affirme la nécessité de cet
enracinement. Il est en cela fidèle à la tradition catholique et
rejette la philosophie individualiste de 1789. Il aura même beaucoup
de réticences vis à vis du suffrage universel et pour la même raison
condamnera le libéralisme.
«L’Utopie Communautaire» est au centre des réflexions de la
première époque d’Economie et Humanisme. Lebret est influencé
par Gatheron et Thibon mais contrairement à ce dernier, il croit au
progrès et rejette son pessimisme. En ce qui concerne Gatheron, il est
sensible à critique de François Perroux qui à l’époque qui lui
reproche de rêver avec Gatheron à un retour au Moyen Age et à
l’autosuffisance des communautés de base. La rencontre avec la
communauté ouvrière de Boimondau de Marcel Barbu et l’influence du
Père Loew contribue aussi à l’éloigner du ruralisme de Gatheron. Par
contre, il refuse le communautarisme institutionnel prôné par François
Perroux très engagé dans les projets corporatistes de Vichy. Pour
Perroux, c’est à l’Etat de fonder les institutions corporatistes et de
faire ressurgir la mémoire communautaire pour écarter le danger de
l’individualisme destructeur du lien social. Pour Lebret, c’est
l’engagement et le combat de chacun qui permet aux communautés de base
d’exister et de se développer. Cette position le rapproche du
personnalisme communautaire d’Emmanuel Mounier. Les contacts avec
l’école des cadres d’Uriage puis ceux avec le groupe Esprit de
Grenoble feront le reste.
L’économie des besoins
La première formulation de l’économie des
besoins est apportée par Edmond Lhaulère.
Pour Lebret, l’homme a des besoins et c’est à partir d’eux que
l’économie doit être organisée. Il les analyse à partir d’enquête mais
aussi il les hiérarchise. Il distingue ainsi:
Les besoins primaires, ils sont essentiels. Ils permettent à l’homme
d’assurer sa survie et sa dignité. Le besoin de sociabilité est pour
Lebret un des besoins primaires essentiels. L’économie doit assurer en
priorité leur satisfaction à chaque homme et à chaque peuple.
Les besoins secondaires, ils ne sont que de confort. Permis par le
développement économique et imposés par la pression des sociétés
contemporaines, ils sont devenus indispensables sans être pour autant
nécessaires.
Les besoins tertiaires, ils permettent aux hommes de se dépasser. Ils
sont tout aussi indispensables que les biens essentiels car leur
satisfaction valorise l’homme. Lebret y met à la fois les besoins
culturels mais aussi les besoins de beauté, de créativité…
Ces trois secteurs doivent pour Lebret être traités différemment, le
moins prioritaire est celui des besoins secondaires, c’est pourtant
celui que le capitalisme a le plus développé. En tant qu’économiste,
j’ai toujours été très sceptique sur cette approche moralisante de
l’économie mais elle va cependant avoir, au-delà de la vision
humaniste, des conséquences importantes dans les démarches
scientifiques de Lebret.
La solidarité
La solidarité sera au cœur de son action et
de sa réflexion concernant le développement. Ici c’est sans doute son
ouvrage «Suicide ou Survie de l’Occident» paru en 1958, sa version
vulgarisée, le «Drame du Siècle» parue l’année suivante qui expriment
le mieux la pensée de Lebret en ce domaine. Dans ces deux ouvrages, il
dénonce l’inconscience des nantis: «le plus grand mal du siècle
n’est pas la pauvreté des démunis mais l’inconscience des nantis».
Il y affirme le droit de tous les peuples au développement mais et
au partage des ressources:
- L’humanité entière a des droits sur les matières premières possédées
par un peuple
- L’humanité entière a droit aux avancées techniques et scientifiques
- L’humanité dépourvue a le droit d’attendre de l’humanité pourvue
l’assistance technique et financière qui lui permettra d’échapper à la
régression et de couvrir ses besoins essentiels.
«La totalité des ressources du monde doit
être exploitée de telle sorte que l’humanité entière en soit la
bénéficiaire» déclare-t-il en 1964 au nom
du Vatican à la tribune de la CNUCED et il ajoute «ce sont tous les
échanges qu’il faut aménager afin que chacun reçoive et donne». Il
rejoint les grandes intuitions du Perroux de l’époque à propos de
l’économie du don.
Une révolution complète s’impose beaucoup plus complète et universelle
que les révolutions du passé. Il faut promouvoir une civilisation
nouvelle «elle ne peut être que la civilisation du plus être dans
l’équitable distribution de l’avoir». Lebret apparaîtra alors
comme le porte-parole de ce que l’on nomma le «tiers-mondisme
chrétien». Toutefois, à la différence de bien des tiers-mondistes, il
ne se contente pas de dénonciation, il se bat sur le terrain et
élabore des méthodes.
2.2. Promouvoir un Catholicisme intégral
Ce projet humaniste du Père Lebret est en
permanence fondé par sa foi de chrétien et son désir de promouvoir un
catholicisme prenant en compte toutes les dimensions de l’homme. Il
s’oppose ainsi au «Catholicisme Social» qui ne prend pas suffisamment
au sérieux le domaine économique et ses contraintes. Dès Saint-Malo,
son action pour évangéliser les marins pêcheurs est aussi un combat
pour transformer les conditions économiques de la pêche. Tout en
affirmant la primauté du spirituel il refuse de s’y enfermer. Il prend
en charge la totalité des problèmes qu’affrontent les marins pêcheurs.
Il crée la JMC, rejoint les préoccupations de la JOC créée en Belgique
Cardjin où encore celles de la JAC qui aura par la suite des relations
très étroites avec Economie et Humanisme. L’humanisme intégral de
Maritain débouche chez Lebret sur Christianisme intégral.
Il opère ainsi une véritable révolution dans le Catholicisme Social
(sur les 40 premières Semaines Sociales aucune n’est centrée sur un
problème économique, tout au plus, y trouve-t- on des analyses
financières car posant des problèmes moraux à propos des taux
d’intérêt et de la spéculation). Son influence sera aussi très grande
sur les syndicalistes chrétiens, en les incitant à approfondir leurs
connaissances économiques et à ne pas simplement se référer à
l’enseignement social de l’Eglise. Les militants syndicaux chrétiens
en contact avec Economie et Humanisme ont été de ceux qui ont fait
transformer la CFTC en CFDT. La JAC sera la pépinière des futurs
responsables de l’agriculture française.
En poursuivant son action pour une économie humaine et de
développement, le Père Lebret n’a jamais eu ainsi l’impression de ne
pas travailler pour l’Eglise. «Je suis, disait-il avec un
sourire aux lèvres, le missionnaire des structures». Il ne
cesse d’envoyer des notes à des Evêques et à Rome sur la situation du
Monde, telle qu’elle lui apparaissait, sur l’action que devaient
entreprendre les chrétiens face à cette situation, sur la stratégie
que l’Eglise et l’ordre dominicain devraient avoir. Il souffre des
lourdeurs de l’Eglise et de ses incompréhensions ou de ses lâchetés,
il ne rompt jamais avec elle. «Plus, disait-il, on est attaché à l’Eglise
par toutes ses fibres plus on acquiert une saine liberté pour la
critiquer». Il y a chez ce Breton la liberté de parole d’un moine
du Moyen Age. A Paul VI qui, dans une audience solennelle qui a
consacré le recours en grâce de Lebret, lui dit «les choses ont
bien changé pour vous Père Lebret», Lebret tout en regardant le
faste de la salle, les gardes pontificaux les croix pectorales et les
bagues des cardinaux répondit «Pour vous aussi très Saint-Père!».
2.3. Une spiritualité enracinée dans
l’action
Ce qui permit à ce breton obstiné et têtu,
qui reçut bien des coups et connut bien des échecs de continuer à
tracer son sillon, c’est qu’il fut aussi un mystique. Mais à sa
manière sans jamais la séparer de l’action. Il n’y eut jamais de
coupure ni de tension entre la contemplation et l’action. «Je ne
connais disait-il qu’une spiritualité : je marche». Il trouvait
Dieu dans l’action. Certaines des pages de ses livres de spiritualité
montrent qu’il a sans doute eu une connaissance de Dieu très profonde,
une expérience mystique de son mystère et de ce qu’il sentait être son
message.
3. Lebret le scientifique
3.1. Une élaboration scientifique
enracinée dans l’action
Lebret est un empirique dont l’action fonde
et permet son élaboration théorique. L’expérience précède la
formalisation. Il n’ignore pas les théories économiques. Dans les
années 1930, il a lu et annoté le Capital de Marx, il est aussi un des
premiers français à s’intéresser à Keynes. En dépit de relations
difficiles, il ne perd jamais le contact avec François Perroux. Il
dialogue avec des experts tels Presbisch de la CEPAL ou Sébbrégondi de
la SVIMEZ et élabore son approche de l’économie humaine en dehors de
l’Université.
Pour comprendre le monde dans lequel il vit et les problèmes qu’il
doit affronter, il multiplie les enquêtes et met au point des
méthodes. Ses abondantes taxinomies ne sont pas le signe d’un manque
de formalisation de sa pensée, elles lui permettent de dépasser les
méthodes statistiques et les quantifications habituelles, elles lui
fournissent des outils pour critiquer les grands modèles de
développement. Ses collaborations à la mise en place de plan
d’aménagement du territoire ou d’urbanisme lui font jeter des ponts
entre la géographie humaine et l’économie, à rechercher comment au
travers d’une structure spatiale s’établissent les relations entre les
activités économiques et les populations. Sa participation à la mise
en place de plan développement débouche sur l’élaboration d’une
dynamique concrète du développement. A chaque étape il l’élargit
l’approche économique et casse les barrières entre les disciplines.
Certes il veut être reconnu en tant que scientifique, il est heureux
de son poste au CNRS mais il dénonce la vanité des approches
théoriques portant sur le développement, l’oppose à la fécondité d’un
empirisme qui lui paraît être une étape nécessaire vers une théorie
plus générale du développement. Lebret ne part pas d’une vision
théorique, il affronte des problèmes de terrain et se donne une boite
à outils pour résoudre ses problèmes. Tout en bricolant, il élargit
l’horizon de l’analyse scientifique et ce qui en faisait autrefois un
marginal le rend aujourd’hui plus recevable.
3.2. Une approche scientifique autonome
Dans son action Lebret ne cherche cependant
pas à d’abord vérifier ou à confronter des hypothèses scientifiques à
la réalité, il agit pour mettre en œuvre ses objectifs humanistes et
religieux. Cependant il se refuse à déduire son élaboration
scientifique de sa foi ou de ses convictions politiques, transposant
la phrase de Saint Thomas: «En Philosophie, faisons de la
Philosophie», il affirme: «En Economie, faisons de l’économie».
Il ne nie pas l’existence de relations entre ses convictions
humanistes et sa foi, dans l’immen- se champ des investigations
possibles, ses convictions et sa foi lui font porter son attention sur
tel ou tel domaine plutôt que sur tel autre. Il peut y avoir des
économistes, des géographes ou des sociologues chrétiens, il n’y a pas
d’économie, de géographie ou de sociologie chrétienne. Sa démarche le
met en porte-à-faux avec toute une partie des tenants de «doctrine
sociale de l’Eglise» qui transforment le discours pastoral en
hypothèses scientifiques. Pour lui l’Eglise a d’abord une tâche
prophétique et la Révélation est une chose trop sérieuse pour qu’on en
fasse l’ingrédient d’une théorie économique. Après tout, la science
n’est qu’une longue série d’erreurs efficaces, elle ne dit pas le vrai
mais ce qui est exact dans les conditions du moment et en fonction des
outils dont elle dispose.
3.3. Des avancées méthodologiques
fondamentales
Une méthode pour découvrir le réel.
Il reprend à sa manière un conseil de Saint
Thomas, il disait: «Si tu veux savoir, va voir». Pour voir, il
a mis peu à peu au point une méthode d’enquête dont les quatre tomes
seront publiés aux PUF avec l’aide du CNRS entre 1951 et 1958. Il y
présente successivement la démarche de l’enquêteur, l’enquête rurale,
l’enquête urbaine et l’enquête en vue de l’aménagement du territoire.
Il s’agit essentiellement d’outils et de conseils pratiques à la
disposition de ceux qui veulent réaliser des enquêtes et pas
simplement à celle des experts. Pour Lebret ces outils doivent
permettre à tous les groupes qui agissent dans un milieu donné de
mieux le comprendre. Ils serviront de support de l’enquête
participation que développera par la suite un collaborateur d’Economie
et Humanisme, Robert Caillot.
Même si Lebret l’a rarement évoqué, la multiplication des enquêtes de
base et notamment des niveaux de vie le rapproche des monographies de
Le Play qui, à la fin du XIXe Siècle, a, lui aussi, multiplié les
enquêtes sur les familles notamment ouvrières. En dépit de similitudes
dans la démarche, rien ne laisse supposer que Lebret s’est inspiré des
travaux de Le Play. Le Play veut parvenir à une typologie des types de
familles européennes et s’inscrit dans une perspective conservatrice.
Lebret veut comprendre les tenants et les aboutissants des situations
auxquelles sont affrontés les hommes d’aujourd’hui et comment les
transformer.
Donner la primauté à l’approche territoriale
Lebret n’aura de cesse de «spatialiser» les
résultats de ses enquêtes. Grâce une batterie de critères (qui varient
en fonction de la nature de l’enquête), il divise les territoires en
zones homogènes et y projettent les résultats de l’enquête. Il ne
conçoit pas de résultats d’enquête que projetés sur une carte.
Lorsqu’il étudie une région, il commence toujours par son survol en
avion. Jean Labasse, le banquier géographe, a eu un rôle important
dans le développement de la prise en compte du territoire dans
l’approche scientifique de Lebret. Bien entendu les travaux sur
l’aménagement du territoire seront décisifs. Dès 1951 il publie un
article sur «l’aménagement du territoire une science nouvelle».
En 1952 il est à l’origine avec Claudius Petit, du premier colloque
scientifique sur l’aménagement du territoire. Sa rencontre avec George
Sebbregondi un des fondateurs en Italie de la Svimez le fait passer de
l’empirisme à l’énonciation d’une série de principes directeurs qui
seront repris dans le Plan d’aménagement des Pays Bas et en 1958
publie le Guide pratique de l’aménagement du territoire.
L’approche territorialisée et concrète des phénomènes économiques,
démographiques et sociaux, l’empêchera toujours de tomber dans les
applications simplistes que firent certains de la théorie des pôles de
développement et des industries industrialisantes de François Perroux.
Pour Lebret ce n’est pas le «pôle» ou «les industries
industrialisantes» qui permettent le développement mais la
capacité de leur environnement à se saisir de leurs effets positifs.
Quantifier le qualitatif
Par des méthodes graphiques il chercher à
« objectiviser » le qualitatif. Dans l’étude des niveaux de
vie, il met en relation les aspects relevant des modes de vie et
d’habitudes sociales avec les aspects plus quantifiables. Sa
participation en 1953 à la commission des Nations Unies pour la
définition des critères à prendre en compte dans l’étude des niveaux
de vie sera déterminante. Le plus étonnant était sa méthode empirique
et graphique qu’il utilisait pour mettre en relation les aspects
quantitatifs et qualitatifs. Il élabore des graphiques en étoiles, que
nous appelions les morpions, il superpose des calques en les éclairant
par en dessous avec une lampe de grande puissance et essaie de
comprendre les relations qu’il perçoit. Après sa mort, Benzecri se
servira des éléments recueillis par L.J. Lebret au cours d’enquêtes
sur les niveaux de vie au Liban pour mettre au point son analyse
factorielle de données et Pierre Vergès sa méthode des graphes. Il
manqua au Père Lebret l’informatique pour progresser dans la
mathématisation du quantitatif.
Une approche interdisciplinaire
Son refus d’une coupure entre l’économique,
le social ou encore le culturel a obligé Lebret à mettre en œuvre une
démarche interdisciplinaire. Cette démarche ne vise pas chez lui à
créer une nouvelle discipline. Bien avant que les entreprises
généralisent la méthode du "groupe projet", il la met en oeuvre. Pour
lui il s’agissait de réaliser une collaboration opérationnelle entre
experts et chercheurs de disciplines différentes. Elle ne pouvait se
réaliser qu’à partir d’un problème à résoudre. Il sera là aussi à
l’origine d’une des premières rencontres sur le thème de
l’interdisciplinarité, quelques dizaines d’années avant que le CNRS
admette plus officiellement l’interdisciplinarité. Ici c’est sa
capacité à faire travailler des équipes acquises dès l’époque de la
Royale qui a été sans doute déterminante.
Une démarche systémique
Tous les économistes ont plus ou moins mis en œuvre une
démarche systémique mais celle de Lebret a le plus de connivence avec
les démarches structuralistes contemporaines. Lebret n’est pas
cartésien. Il définit l’objet à étudier à partir de ses objectifs et
non à partir de l’évidence de l’objet lui-même. Il veut voir d’abord
l’ensemble, et refuse la démarche réductionniste. L’approche globale
qui joue un très grand rôle dans toutes ses enquêtes, Lebret sait très
bien qu’elle ne lui permettra pas de saisir l’ensemble du tout à
étudier, toute une partie restera immergée mais elle lui fait mieux
comprendre les grandes relations fonctionnelles. Il recherche le
projet organisateur du tout et non des relations de causalités et ne
va pas du simple au complexe. En dépit de la multiplication et de la
minutie de ses analyses, il ne cherche pas à être exhaustif, il
sélectionne ce qui est pour lui le plus pertinent pour son objectif.
Ces avancées méthodologiques toujours liées à l’action ont une
conséquence importante: Lebret refuse de confiner la science dans la
sphère des scientifiques. Non seulement il en fait des outils pour les
experts mais aussi pour les à tous les militants qui désirent avoir
plus d’efficacité. Il multiplie les sessions qui leur sont destinées,
crée l’IRFED et va promouvoir les premiers travaux de pédagogie de
l’économie.
Il a ainsi participé au développement d’un programme scientifique qui
n’est pas prêt de s’arrêter: celui de mettre l’homme au cœur de la
démarche scientifique.
Dans ce développement, il a rencontré les efforts d’un autre
scientifique contemporain: François Perroux. Si leurs démarches ont
pris des voies différentes, elles étaient le plus souvent
complémentaires. Je ne peux en conclusion qu’évoquer ces
complémentarités.
Perroux recherche une théorie générale qui mette le projet
humain au centre de la science, il place les finalités humaines au
cœur de sa théorie. Lebret élabore des
méthodologies permettant de prendre en compte toutes les dimensions de
l’humain. Perroux est à la recherche du dépassement de l’équilibre
walarassien et débouche sur une analyse systémique ouverte. Lebret
conçoit dans «Dynamique concrète du développement», les outils
pour y parvenir. Perroux développe une théorie des coûts de l’homme,
Lebret met au point des méthodes pour analyser les niveaux de vie et
promeut une interdisciplinarité opérationnelle. Perroux introduit
l’espace dans l’analyse économique, un espace polarisé et structuré,
Lebret est un des pionniers de l’aménagement du territoire. Perroux
élabore une théorie du don, Lebret analyse ce qui permettrait de
parvenir à un monde plus solidaire et le défend dans les instances
internationales et au Vatican. On pourrait prendre bien des
exemples de cette complémentarité entre deux hommes qui n’ont cessé de
tenter de dialoguer et de se disputer. Ces deux hommes de foi étaient
trop différents, non seulement l’un était sourd et l’autre Breton,
mais surtout quand l’un va tenter d’ouvrir la théorie économique à l’homme,
l’autre, pour y parvenir va d’abord «bourlinguer».
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